Il y a, dans le jardin, des évidences qu’on a oubliées. Pendant des millénaires, l’être humain a rendu à la terre ce qu’il en tirait, fermant le cycle avec une simplicité désarmante. Puis sont venus les sacs d’engrais anonymes, standardisés, souvent arrachés au pétrole ou au gaz. Et si l’on regardait à nouveau ce que notre propre corps produit chaque jour… comme une ressource, plutôt qu’un déchet ?
Aujourd’hui, je vous propose d’ouvrir un sujet qui fait parfois sourire, parfois grimacer : l’urine comme engrais au jardin. Entre idées reçues, tabous et réels atouts agronomiques, démêlons ensemble ce qui relève de la pratique paysanne futée, et ce qui demande de vraies précautions.
Pourquoi l’urine est un engrais si intéressant ?
Loin d’être un simple « liquide à évacuer », l’urine humaine est en réalité un engrais complet, naturellement soluble et immédiatement assimilable par les plantes. Elle contient :
- Azote (N) : environ 3 à 7 g/L, principalement sous forme d’urée, rapidement transformée en ammonium puis en nitrates dans le sol.
- Phosphore (P) : environ 0,5 à 1 g/L.
- Potassium (K) : environ 1 à 2 g/L.
- Oligo-éléments : traces de soufre, magnésium, calcium, etc.
En résumé, l’urine, à elle seule, se rapproche d’un engrais de type NPK équilibré, avec une forte dominance en azote, parfaite pour soutenir la croissance des feuilles, la vigueur générale et le verdissement des cultures.
À l’échelle d’une personne, les chiffres donnent le vertige : sur une année, un adulte produit assez d’azote, de phosphore et de potassium pour fertiliser entre 200 et 400 m² de potager, selon les besoins des cultures et la richesse du sol. Autrement dit, ce que la plupart des ménages envoient chaque jour dans les toilettes pourrait nourrir un jardin entier.
Derrière l’anecdote un peu provocatrice se cache une réalité agronomique et écologique très sérieuse : en valorisant l’urine, on ferme une boucle de nutriments qui, sinon, serait rompue par le tout-à-l’égout.
Est-ce que c’est sain d’utiliser son urine au jardin ?
La première inquiétude est souvent sanitaire. L’image est tenace : ce qui sort du corps serait forcément « sale ». Dans le cas de l’urine, la réalité est plus nuancée.
Chez une personne en bonne santé, l’urine est quasi stérile à la sortie du corps. Les principaux risques sanitaires (bactéries, virus, parasites) se trouvent plutôt dans les selles. C’est d’ailleurs pour cela qu’en écologie, on distingue très clairement la « valorisation de l’urine » de la « valorisation des excréments solides », qui demande bien plus de précautions.
Cependant, il existe quelques points de vigilance :
- Médicaments : certains résidus médicamenteux (antibiotiques, hormones, anti-inflammatoires) se retrouvent en petite quantité dans l’urine. À l’échelle d’un jardin familial, le risque est considéré comme faible, mais on peut, par prudence, éviter d’utiliser l’urine de personnes sous traitements lourds, ou au moins ne pas l’appliquer sur des cultures très sensibles ou à consommation crue immédiate.
- Hygiène : l’urine doit être récoltée proprement, sans contact avec les selles. Les toilettes sèches séparatives, ou un simple récipient propre, sont préférables à un mélange urine + eau de chasse.
- Temps de stockage : en laissant l’urine reposer quelques jours à quelques semaines, son pH remonte, ce qui tend à limiter encore la survie d’éventuels germes tout en réduisant son odeur. C’est un petit temps de « maturation » utile.
Dans un cadre familial, avec des personnes en bonne santé, et en respectant les précautions d’usage (dilution, mode d’application, choix des cultures), l’utilisation d’urine au jardin est généralement considérée comme acceptable et sûre.
Les bonnes pratiques de dilution : combien, comment, où ?
C’est la grande question : « Je mets combien d’urine dans mon arrosoir ? » Trop concentrée, l’urine peut brûler les racines, déséquilibrer la vie du sol et provoquer des excès de nitrates dans les plantes. Bien utilisée, elle devient un excellent « thé nutritif ».
Voici des repères simples :
- Dilution courante : 1 volume d’urine pour 10 volumes d’eau (soit 10 %). Par exemple : 1 L d’urine dans un arrosoir de 10 L.
- Sol déjà riche, jeunes plants fragiles : dilution plus forte, 1/15 à 1/20 (5 à 7 %).
- Sol pauvre, cultures gourmandes bien installées (courges, tomates, choux) : 1/8 à 1/10, en restant attentif à la réaction des plantes.
Il vaut mieux commencer plus dilué et observer la réaction des cultures : un feuillage qui jaunit peut indiquer un manque, un feuillage qui fonce excessivement et devient très tendre peut signaler un excès d’azote.
Fréquence d’application (en saison de croissance) :
- En général : tous les 10 à 15 jours.
- Sur cultures gourmandes en pleine croissance : tous les 7 à 10 jours possible, avec une bonne dilution.
- En fin de cycle (avant récolte de fruits ou racines) : espacer ou arrêter pour éviter un excès de nitrates et de végétation au détriment de la qualité gustative.
Un principe simple pourrait guider : mieux vaut peu et souvent que beaucoup d’un coup.
Comment appliquer l’urine au jardin sans faire d’erreur ?
Quelques règles simples permettent d’utiliser l’urine avec respect pour le sol, les plantes… et le nez des voisins.
1. Toujours au pied des plantes
On n’arrose pas le feuillage avec de l’urine diluée, on vise le sol, au pied des plants. Le but est de nourrir les racines, pas les feuilles. Cela limite aussi les risques de brûlures et les odeurs.
2. Jamais pure sur le sol nu
L’urine pure concentrée peut :
- Brûler les radicelles superficielles.
- Déséquilibrer localement la faune du sol.
- Provoquer des pertes d’azote par volatilisation (ammoniac).
Si vous devez la stocker, mieux vaut la garder dans un bidon hermétique, puis la diluer au moment de l’utilisation.
3. De préférence sur sol déjà humide
Appliquer votre arrosoir d’urine diluée juste après une pluie ou un bon arrosage est idéal. L’eau déjà présente dans le sol aide à diffuser les nutriments et réduit les risques de concentrations locales trop élevées.
4. Éviter les fortes chaleurs
En plein après-midi d’été, une partie de l’azote risque de se volatiliser, et vos plants peuvent se trouver en stress hydrique. Matin ou soirée sont préférables, comme pour tout arrosage raisonné.
5. Tenir compte du type de sol
- Sol sableux : faible capacité de rétention, les nutriments filent vite. Privilégier de petites doses fréquentes.
- Sol argileux ou limoneux riche en humus : meilleure « mémoire » des nutriments. Vous pouvez espacer un peu les apports.
Quelles cultures aiment (ou non) l’urine comme engrais ?
Dans un jardin, toutes les plantes n’ont pas les mêmes appétits. L’urine, riche en azote, sera particulièrement appréciée par les gourmandes.
Cultures qui apprécient particulièrement :
- Légumes-feuilles : salades, épinards, choux, bettes, poireaux.
- Légumes-fruits gourmands : tomates, courgettes, courges, concombres, aubergines, poivrons.
- Petits fruits : framboisiers, cassissiers, groseilliers, à petites doses bien diluées au printemps.
- Plantes ornementales à forte biomasse : rosiers, vivaces fleuries, arbustes en croissance.
Plantes avec lesquelles être plus prudent :
- Légumes-racines (carottes, panais, navets) : un excès d’azote peut favoriser les feuilles au détriment des racines et parfois altérer la conservation.
- Plantes aromatiques (thym, romarin, lavande) : souvent adaptées à des sols pauvres, un trop-plein peut les rendre molles et moins parfumées.
- Légumineuses (pois, haricots, fèves) : elles fixent déjà l’azote atmosphérique grâce à leurs symbioses bactériennes. Un apport trop généreux peut même freiner leur capacité naturelle.
Pour les cultures à consommer crues (salades notamment), une précaution supplémentaire peut rassurer :
- Arroser de préférence plusieurs jours avant la récolte.
- Éviter de mouiller les feuilles.
- Respecter les dilutions et laver soigneusement les légumes, comme toujours.
Urine et compost : un duo gagnant
Si vous hésitez à arroser directement vos plantes avec de l’urine diluée, une alternative douce consiste à l’utiliser comme activateur de compost.
L’urine est très riche en azote, tandis que beaucoup de matières de compost (feuilles mortes, broyat, carton, paille) sont riches en carbone. C’est une rencontre idéale :
- Vous humidifiez un tas trop sec.
- Vous stimulez l’activité microbienne.
- Vous accélérez la montée en température et donc la décomposition.
Concrètement, vous pouvez :
- Arroser le tas de compost avec une urine diluée à 1/3 ou 1/5, surtout s’il contient beaucoup de matières sèches.
- Alterner couches de déchets bruns (feuilles, carton, broyat) et petits arrosages d’urine diluée.
Les nutriments se retrouveront ainsi « tamponnés » par la matière organique, stockés dans l’humus en formation, puis restitués progressivement au sol lors de l’apport de compost. C’est une manière plus indirecte, mais très harmonieuse, d’intégrer votre urine au cycle de fertilité du jardin.
Les précautions indispensables à respecter
Utiliser l’urine comme engrais est une pratique ancestrale, mais cela ne signifie pas qu’on puisse la faire n’importe comment. Quelques garde-fous simples permettent de jardiner sereinement.
- Ne pas surdoser : un feuillage très foncé, tendre, sensible aux maladies, ou une croissance trop rapide sont souvent des signes d’excès d’azote. Dans ce cas, espacer ou diminuer les apports, et compenser avec des paillages carbonés (paille, BRF, feuilles).
- Éviter les sols saturés : si votre sol est déjà très riche (apports fréquents de fumier, compost jeune, engrais verts abondants), l’urine risque de déséquilibrer l’ensemble. Elle est surtout intéressante sur des sols vivants mais encore peu fertiles, en phase de restauration.
- Respecter un rayon de discrétion : même diluée, l’urine peut dégager une légère odeur. On la réserve aux zones proches des plantes, loin des coins de détente, et on arrose plutôt le soir pour laisser le temps aux odeurs de se dissiper.
- Surveiller votre propre santé : en cas d’infection urinaire, de maladie ou de prise de médicaments lourds, mieux vaut temporairement mettre de côté l’idée d’utiliser son urine au jardin.
Ces précautions ne sont pas là pour brider, mais pour honorer ce que l’on entreprend : nourrir la terre sans lui imposer une charge toxique ou excessive.
Un geste écologique fort : refermer le cycle
Au-delà des chiffres et des dosages, l’utilisation de l’urine au jardin nous invite à un changement de regard. Ce que nous appelons « déchet » est-il vraiment déchet, ou simplement un élément mal placé dans le cycle ?
Dans les systèmes modernes, l’urine est diluée dans des milliers de litres d’eau potable, envoyée dans des stations d’épuration, où une partie de ses nutriments est perdue ou se retrouve en aval dans les milieux aquatiques, contribuant parfois à l’eutrophisation (algues, déséquilibres écologiques).
En la récupérant et en la valorisant localement :
- On réduit la pression sur les systèmes d’assainissement.
- On remplace une partie des engrais de synthèse, souvent issus de procédés énergivores (comme le procédé Haber-Bosch pour l’azote).
- On referme une boucle entre notre alimentation, notre corps et la terre qui nous nourrit.
Ce n’est pas un geste anecdotique. C’est une manière discrète, intime, presque philosophique, de reconnaître que notre place dans le vivant n’est pas au-dessus, mais au milieu. Que ce qui vient de la terre peut, avec soin et respect, y retourner.
Chaque arrosoir d’urine diluée que vous apporterez au pied de vos légumes pourra être vu comme un petit acte de réparation, une manière d’apprentis jardiniers de redevenir, à notre mesure, des acteurs de cycles vertueux.
En pratique : un petit rituel à mettre en place
Pour terminer, voici un scénario très concret que vous pouvez adapter chez vous :
- Réservez un récipient propre (bidon, bouteille, seau avec couvercle) pour recueillir l’urine. Étiquetez-le clairement.
- Stockez-la de quelques jours à quelques semaines, à l’ombre, bien fermé, pour limiter les odeurs et laisser le pH remonter.
- Au moment d’arroser, versez 1 L d’urine dans un arrosoir de 10 L, complétez avec de l’eau.
- Allez au jardin après une pluie ou un arrosage, et distribuez ce « thé maison » au pied de vos cultures gourmandes.
- Observez, semaine après semaine, la réponse de vos plantes : vigueur, couleur du feuillage, développement des fruits.
- Ajustez la fréquence et la dilution en fonction de ce que vous voyez, comme un dialogue silencieux entre votre corps et votre sol.
Dans cette pratique, il y a de la technique, bien sûr : des chiffres, des rapports, des grammes de nutriments. Mais il y a aussi autre chose, de plus subtil : la sensation de participer, à votre échelle, à ce grand ballet de la matière qui circule, se transforme, se donne et se reprend.
Et si, au prochain arrosoir, au lieu de détourner le regard avec gêne, vous voyiez dans ce liquide jaune pâle un concentré de vie, une pluie dorée qui ne demande qu’à redevenir verte ?
