Planter un bambou, c’est inviter un morceau d’Asie dans son jardin, un souffle de vent qui chante dans les chaumes et une ombre légère qui danse sur le sol. Mais mal maîtrisé, ce même bambou peut vite se transformer en envahisseur tenace, soulevant les dalles, grignotant la pelouse et fâchant les voisins… La bonne nouvelle, c’est qu’avec quelques précautions simples, il est tout à fait possible de profiter de sa beauté sans subir son exubérance.
Comprendre le bambou pour ne pas le subir
Avant de sortir la bêche, il faut comprendre à qui l’on a affaire. Sous la surface du sol, le bambou tisse un réseau de racines et de rhizomes qui lui permettent de coloniser de nouveaux espaces. C’est là que tout se joue.
On distingue deux grands types de bambous :
- Les bambous cespiteux (non traçants) : leurs rhizomes sont courts, denses, et restent globalement regroupés en touffe. Ils s’étendent lentement et sont beaucoup plus faciles à maîtriser.
- Les bambous traçants : leurs rhizomes sont longs, horizontaux, et peuvent partir à l’aventure plusieurs mètres plus loin, parfois de manière spectaculaire.
Quelques exemples pour s’y retrouver :
- Bambous cespiteux : Fargesia (le plus connu pour les haies sages), Borinda, certains Chusquea.
- Bambous traçants : Phyllostachys (très courant en jardinerie), Pleioblastus, Sasa, Pseudosasa.
Si votre souhait est une haie de bambous sans prise de tête, le choix de la variété est déjà votre première « barrière anti-rhizome ». Un Fargesia bien placé ne vous envahira pas. Un Phyllostachys planté sans précautions, lui, ne vous oubliera pas…
Choisir le bon endroit pour planter ses bambous
La localisation est aussi importante que la variété. Le bambou aime les sols frais, riches, bien drainés, et une situation lumineuse (soleil ou mi-ombre selon les espèces). Mais il faut aussi penser à son comportement à long terme.
Pour limiter les risques d’invasion :
- Évitez de planter un bambou traçant à proximité immédiate d’une pelouse que vous souhaitez garder nette : les rhizomes iront naturellement là où le sol est ameubli, arrosé, vivant… donc dans la pelouse.
- Évitez les abords de murets, escaliers, bords de terrasse ou piscines si vous n’avez pas prévu de barrière : certains rhizomes sont capables de soulever des dalles ou de se faufiler dans les joints.
- Privilégiez les zones déjà partiellement « encadrées » par des éléments en dur (murs de fondation profonds, allées bétonnées) qui complèteront votre dispositif anti-rhizomes.
Imaginez votre bambou dans 10 ans : jusqu’où aimeriez-vous qu’il puisse aller ? La réponse à cette question vous indiquera l’ampleur des protections à prévoir aujourd’hui.
La barrière anti-rhizomes : l’outil indispensable pour les bambous traçants
Pour les bambous traçants, la barrière anti-rhizomes est la solution la plus efficace et la plus durable. C’est un peu la clôture invisible qui canalise leur énergie sans les frustrer.
Une barrière anti-rhizomes digne de ce nom doit répondre à plusieurs critères :
- Être épaisse et résistante : on utilise généralement du polyéthylène haute densité (PEHD) ou du polypropylène d’une épaisseur de 1 à 2 mm. Les rhizomes sont puissants : un simple film plastique, une bâche de bassin ou un géotextile ne feront pas le poids.
- Être suffisamment profonde : la plupart des bambous traçants explorent les 30 à 40 cm supérieurs du sol, mais certains rhizomes peuvent descendre plus bas. On recommande généralement une barrière de 60 à 70 cm de profondeur, avec 5 à 10 cm laissés au-dessus du sol.
- Former un anneau fermé : le moindre interstice devient une porte d’entrée pour les rhizomes. L’assemblage doit donc être recoupé, chevauché et solidement fixé.
Comment installer une barrière anti-rhizomes pas à pas
La pose est un moment un peu physique, mais c’est un investissement pour des années de sérénité.
1. Tracer et creuser la tranchée
Définissez la zone que vous souhaitez réserver au bambou : un massif, une bande en haie, un ilot au milieu du jardin… Prévoyez largement, car un bambou bien installé aime l’espace.
- Tracez au sol la forme souhaitée (généralement un ovale ou un rectangle arrondi).
- Creusez une tranchée profonde de 60 à 70 cm, sur toute la longueur.
- La paroi côté bambou doit être la plus verticale possible, pour éviter que les rhizomes ne glissent par-dessous.
2. Mettre en place la barrière
- Placez la barrière dans la tranchée, en veillant à ce qu’elle dépasse de 5 à 10 cm au-dessus du niveau du sol. Ce rebord visible est essentiel : lorsqu’un rhizome tente de passer par-dessus, vous pouvez le repérer et le couper.
- Orientez la barrière de façon légèrement inclinée vers l’extérieur (côté opposé au bambou) : ainsi, les rhizomes qui butent dessus auront tendance à remonter vers la surface plutôt qu’à forcer vers le bas.
3. Assurer la jonction
C’est souvent le point faible d’une installation.
- Si vous utilisez une bande, recoupez les extrémités de manière nette, avec une longueur de chevauchement d’au moins 20 à 30 cm.
- Fixez-les ensemble à l’aide de vis inox et de plaques de jonction, ou de rivets spéciaux prévus pour ces barrières. Certains fabricants proposent des kits de jonction.
- Évitez absolument les simples agrafes, scotchs ou liens plastiques qui se desserrent avec le temps ou s’arrachent sous la pression des rhizomes.
4. Reboucher soigneusement
- Replacez la terre en couches, en tassant régulièrement pour éviter les poches d’air.
- Veillez à ce qu’aucun caillou pointu ne soit directement en contact avec la barrière, afin de limiter les risques de perforation dans le temps.
- Arrosez pour que le sol se tasse naturellement autour de la barrière.
Une fois cette ceinture invisible en place, vous pouvez planter vos bambous à l’intérieur, en respectant les distances de plantation recommandées selon les espèces.
Alternatives ou compléments à la barrière : contenants, fossés et murs
La barrière n’est pas la seule option. Selon votre jardin et vos envies, d’autres solutions peuvent être combinées.
Planter en bacs ou en grandes jardinières
Idéal sur terrasse, patio ou pour une haie mobile :
- Choisissez de grands contenants (au moins 60 cm de profondeur et de largeur pour un bon développement).
- Percez des trous de drainage et ajoutez une couche de graviers au fond.
- Utilisez un bon mélange terre de jardin / compost / terreau.
- Surveillez bien l’arrosage : en pot, le bambou a plus soif qu’en pleine terre.
Utiliser des murs et dalles comme barrières naturelles
- Un mur de fondation profond (type mur de maison ou de garage) stoppera les rhizomes.
- Une dalle béton continue sert également de barrière, à condition qu’il n’y ait pas de fissure ou de passage de terre en dessous.
- En revanche, un simple muret de parpaings creux ou de pierres sèches laissera souvent passer les rhizomes sous ou entre les éléments.
Créer un fossé de contrôle
Pour certaines grandes surfaces, on peut opter pour une surveillance manuelle :
- Creuser un fossé de 30 à 40 cm de profondeur tout autour de la zone de bambou.
- Laisser ce fossé accessible et dégagé (pas de végétation dense).
- Deux fois par an, passer inspecter et couper les rhizomes qui tentent de traverser.
C’est une méthode plus « vivante », qui demande de la rigueur mais permet une relation très directe avec le développement de la plante.
Les erreurs fréquentes qui mènent à l’invasion
Beaucoup de jardins envahis par les bambous ont en commun quelques erreurs classiques, faciles à éviter :
- Planter un bambou traçant sans barrière en pensant « on verra bien ». On voit, en effet… mais souvent trop tard.
- Utiliser des matériaux inadaptés : bâches fines, vieux liners de piscine, toiles de paillage. Ils se déchirent, se percent ou se dégradent rapidement.
- Ne pas faire dépasser la barrière au-dessus du sol. Un rhizome malin passera facilement par-dessus si rien ne l’arrête.
- Oublier la jonction de la barrière ou la faire à la légère. C’est presque toujours par là que la fuite se produit.
- Ne jamais surveiller. Même avec une barrière, un contrôle annuel est un réflexe sain.
Un bambou qui envahit n’est pas un bambou « méchant », c’est un bambou à qui on a laissé l’opportunité de faire ce qu’il sait faire le mieux : coloniser.
Surveiller et entretenir ses bambous dans le temps
Une fois installés, vos bambous auront besoin de quelques gestes d’accompagnement pour rester de bons compagnons de jardin.
Inspection annuelle de la barrière
- Au printemps ou à l’automne, faites le tour de la barrière visible.
- Recherchez d’éventuels rhizomes qui tenteraient de la franchir par-dessus.
- Coupez ces rhizomes à la bêche ou au sécateur, au ras de la barrière.
- Vérifiez qu’aucune partie de la barrière ne s’est affaissée et que la jonction tient bon.
Éclaircir les touffes
Un bambou bien nourri peut devenir très dense. Pour garder un aspect esthétique et limiter sa vigueur :
- Supprimez régulièrement les vieux chaumes secs ou abîmés.
- Éclaircissez le cœur de la touffe pour laisser entrer la lumière.
- Profitez-en pour observer la dynamique de la plante et anticiper son évolution.
Gérer l’arrosage et la fertilisation
- Un bambou bien arrosé et bien nourri pousse plus vite… et explore plus loin.
- Dans un jardin déjà installé et équilibré, un simple apport de compost en surface au printemps suffit en général.
- Évitez les excès d’engrais azotés qui stimulent fortement la croissance.
Et si mon bambou est déjà envahissant ?
Parfois, le mal est fait. Le bambou a été planté sans précaution, et les rhizomes ont déjà gagné le potager, la haie ou la pelouse. Tout n’est pas perdu, mais il faudra un peu de patience.
Cartographier l’invasion
- Repérez les zones où apparaissent des pousses de bambou hors de la touffe principale.
- En surface, tracez mentalement (ou avec des piquets) le trajet probable des rhizomes.
- Creusez par endroits pour confirmer leur présence et mesurer la profondeur.
Mettre en place une frontière de confinement
- Décidez jusqu’où vous acceptez la présence de bambou.
- À cet endroit, installez une vraie barrière anti-rhizomes ou un fossé de contrôle.
- À l’intérieur de la zone, acceptez que pendant un temps, des repousses continuent d’apparaître que vous supprimerez régulièrement.
Épuiser progressivement les rhizomes indésirables
- À chaque nouvelle pousse hors zone autorisée, coupez-la au ras du sol ou déterrez le rhizome.
- Plus vous êtes réactif, moins le rhizome recharge ses réserves.
- Au fil des saisons, la partie indésirable du réseau s’affaiblira.
C’est un travail patient, mais il permet souvent d’éviter l’arrachage total du bambou, et de retrouver un équilibre plus respectueux de la place de chacun.
Quels bambous choisir pour une beauté maîtrisée ?
Si l’idée de la barrière vous rebute ou si vous disposez d’un petit jardin, il peut être judicieux de privilégier les espèces naturellement sages.
Pour une haie occultante non traçante
- Fargesia robusta : forme de belles touffes dressées, feuillage dense, idéal pour une haie de 2 à 3 m.
- Fargesia rufa : plus souple, très décoratif, parfait pour les jardins de taille modeste.
- Fargesia nitida : chaumes sombres et élégants, aime la mi-ombre.
Pour un massif graphique en sujet isolé
- Phyllostachys aureosulcata ou Phyllostachys nigra (tiges noires superbes), mais avec barrière impérative.
- Borinda (selon climat) pour des effets plus exotiques, tout en restant plutôt cespiteux.
Chaque bambou a sa personnalité : certains sont des bons voisins naturels, d’autres des conquérants qu’il faut cadrer. À vous de choisir l’alliance qui convient à votre sol, à votre climat et à votre patience.
Installer le bambou comme un partenaire, pas comme un adversaire
Planter un bambou, c’est dialoguer avec une plante qui a fait de la conquête son art de vivre. Elle ne vous veut pas de mal ; elle suit simplement son instinct de colonisation, perfectionné au fil des millénaires. À vous de poser les limites, de dessiner le terrain de jeu, de fixer les règles du voisinage.
Une barrière bien installée, un choix de variété éclairé, quelques heures de travail au départ et un regard attentif chaque année suffisent à transformer ce potentiel envahisseur en un allié précieux : brise-vue élégant, rempart contre le vent, écrin de fraîcheur en été, refuge pour les oiseaux.
Le bambou est une leçon de jardinage : il nous rappelle qu’aucune force de la nature n’est « mauvaise » en soi, seulement mal orientée. En canalisant ses rhizomes, vous ne bridez pas sa vie ; vous lui offrez un cadre pour s’exprimer pleinement, sans empiéter sur le reste du jardin. Et c’est peut-être là, dans ce compromis entre liberté et limites, que se joue l’art véritable de cultiver la terre.